Jo Lanoë entreprend depuis 1974 au Canada
Depuis combien de temps êtes-vous au Québec?
Je suis ici depuis 1974, ce qui fait un peu plus de la moitié de ma vie! J’ai 64 ans, deux enfants et deux petits-enfants.
Quelle est votre activité au Canada?
Ici en Amérique du Nord, quand on veut savoir quelque chose sur quelqu’un, on va sur LinkedIn qui est beaucoup plus populaire que Viadéo en France, trop désordonné comparé à LinkedIn. J’y suis quand même car j’ai toujours un interêt au commerce entre la France et le Canada mais si vous allez voir mon profil LinkedIn, vous aurez pas mal d’informations qui pourraient être complémentaires de cet entretien. Et donc ici, je suis consultant en développement des affaires dans la haute technologie, l’informatique, la biotechnologie, l’environnement, l’électronique, la mécanique. En ce moment, j’ai un mandat dans l’industrie textile de haute technologie.
Et vous avez fait quoi comme études pour ça?
J’ai fait un doctorat en biologie à Rennes. Et comme on dit, la biologie, ça mène à tout à condition d’en sortir!
Etes-vous parti au Canada directement après vos études ou êtes-vous rester en France avant?
J’ai quitté la France juste après mon doctorat en 1974 pour faire 5 ans de recherches scientifiques au Québec. Après 5 ans ici, ma femme et moi avons eu le mal du pays, on avait déjà nos deux enfants et nous sommes revenus en Bretagne définitivement avec déménagement, contener et finalement au bout de 3 semaines on s’est dit “quand est-ce qu’on retourne chez nous?”. Au bout de 3 ans, nous n’étions plus capables de vivre le mode de vie français alors que nous avions connu la qualité de vie canadienne donc nous avons été obligés de refaire toutes les démarches d’immigration et au bout de 5 ans en France, de 1979 à 1985, nous sommes revenus au Canada.
Quelle est la différence justement en terme de qualité de vie?
Il y a d’abord une grande différence par rapport à la qualité des relations inter-personnelles. Ici, il y a beaucoup plus de convivialité et beaucoup moins d’agressivité. En France, si on est pas agressif, on se fait marcher sur les pieds. Ici, tout le monde est éduquer pour “se mettre en ligne” et ce dans toutes les facettes de la vie. Au Canada, on accepte beaucoup plus facilement d’avoir un supérieur qui soit plus jeune que nous ou un supérieur femme. Ici, le femme est plus respectée: par exemple en France, dans les bureaux, quand une femme se fait pincé les fesses tout le monde rigole et bien ici ce serait un grief et la personne va au tribunal. Il n’y a pas ce manque de respect ou ce machisme. Le Québec est très très avancé mondialement comparé à vous pour la défense du statut de la femme. Au niveau des salaires, c’est sensiblement la même chose partout dans le monde; je dirais qu’à travail égal, une femme gagne 70% du salaire d’un homme, mais il y a un progrès qui se fait dans ce domaine. Autre chose importante ici: la pragmatisme. Autant en France on va montrer qu’on est très éduqué, on va faire compliqué alors qu’il y a beaucoup plus simple. Malgré que le niveau de vie soit quasiment le même et le filet social est moins généreux ici, on a deux semaines de vacances. Au bout de 5 ans, si on est toujours dans le même emploi, on peut avoir 3 semaines et puis bien souvent il ne faut pas prendre les deux semaines ensemble parce que ça perturbe l’attitude de travail, la vie ne s’arrête pas au mois d’août. En France, vous arrivez quand même à produire pas mal avec moins de jours de travail mais faut pas poser de jugement dans le sens fainéant ou pas, c’est qu’avec toute la richesse du filet social en France, il y a une paix sociale; il n’y a pas de “très pauvres” en France alors qu’ici, la différence entre les riches et les pauvres est flagrante. C’est différent! La semaine de travail c’est 37 heures et demi. Ici on a tellement d’espace, je ne peux plus me passer de cet espace vital, la bulle personnelle est beaucoup plus large pour chacun alors qu’en Europe, tu fais deux pas et tu viens de marcher sur les pieds de quelqu’un. Ici, on sort de la ville et un quart d’heure plus tard on est dans la nature.
Avez-vous des projets en cours ou à moyen terme?
C’est sûr! Depuis 6 ans, je suis consultant à mon compte donc travailleur autonome, en France il me semble qu’on appelle ça auto-entrepreneur. La sécurité de l’emploi n’existe nulle part, même pas au gouvernement. Les gens, entre travailler pour quelqu’un d’autre ou travailler pour eux même, et bien il y en a beaucoup qui se lancent dans la consultation mais il n’y a que 20% qui réussissent car ça demande une très grande discipline de travail et puis c’est pas tout le monde qui peut être consultant, faut déjà avoir 50 ans pour avoir une maturité et de l’expérience. Il faut avoir un domaine d’expertise particulier et puis surtout avoir un excellent réseau, ça ne marche que comme ça.
Et vous, participez-vous à des réseaux, des rencontres? Entre Bretons du Canada?
ça fait partie de ma routine quotidienne, je n’ai pas le choix. Si je veux trouver des mandats, il faut que je sois sur les réseaux sociaux, il faut aller aux 5 à 7, il faut rencontrer les gens et puis se faire connaître, cotoyer du monde et c’est seulement dans ces réseaux là qu’on va trouver le prochain mandat. C’est incontournable d’entretenir ses réseaux et ceux qui n’aiment pas ça ne trouveront rien, ils resteront à se morfondre dans leur bureau à faire des tâches administratives sachant que maintenant les patrons n’ont plus besoin de secrétaire, c’est Bill Gates qui à remplacer la secrétaire. Un consultant doit être entièrement autonome. Moi je fais appel à un comptable, je lui donne mon paquet de factures et de chèques pour qu’il s’organise à la fin du mois pour faire ma comptabilité et que je n’aille pas en prison! Il n’y a pas de secret, il faut être autonome. Trop souvent, ceux qui embarquent comme consultant, ont une expertise technique ou technologique mais ils pensent que parce qu’ils sont bons technologiquement, ils auront des commandes. Autant il faut être rigoureux et exact quand on exerce une activité professionnelle pour rendre un service, autant il faut changer de chapeau et être vendeur, homme d’affaires, entrepreneur, c’est-à-dire faire des compromis et passer à l’étape suivante; et trop souvent les professionnels veulent être parfaits. Pour être auto-entrepreneur, il faut vraiment avoir une vision et s’y tenir, savoir faire des compromis alors qu’une fois qu’on a eu la commande, là il faut changer de chapeau et revenir dans ce qui est notre expertise dans laquelle on veut avoir des bonnes références. C’est difficile d’avoir les deux chapeaux mais il le faut. Ce n’est pas tout le monde qui a la capacité de faire ça. Ici, c’est un métier très reconnu et valorisé car maintenant il n’y plus aucune possibilité d’avoir un emploi stable alors le fait d’être auto-entrepreneur c’est bien vu et puis il y a des tas de réseaux de travailleurs autonomes et de micro-entreprises. Chaque ville a une dizaine de réseaux de ce genre ou les auto-entrepreneurs se rencontrent une fois par semaine. Il y a un réseau qui s’appelle Business Network International ou ce sont 20 à 25 personnes qui se rencontrent, c’est une rencontre extrêmement normée où il ne peut y avoir qu’un seul représentant par corps de métier; il ne peut pas y avoir deux ingénieurs informatiques par exemple. Chacun se présente pendant une minute et il y a une personne de choisie pour expliquer son parcours...On s’échange des contacts et des références. C’est un exercice pour se donner des références de clients. C’est très courant dans une ville comme Québec où il y a une vingtaine de réseau comme celui ci (www.reseauinteractions.com). C’est une manière supplémentaire de se faire connaître. Ici, on est pas coincé comme en France où tout est compliqué, procédurié.
Vous utilisez beaucoup Facebook, Twitter?
Facebook je n’utilises pas car mon métier ne s’y prête pas. Je suis dans le B to B. Sinon Twitter, je suis plutôt lecteur qu’émetteur et LinkedIn, je suis sur une vingtaine de groupes de haute technologie pour savoir ce qui se dit. Si un jour je veux obtenir un mandat dans un domaine, je ne vais pas être obligé de lire le journal, je vais juste suivre les sujets de discussion les plus récents et donc pour moi LinkedIn est très important, j’ai un message toutes les 3 ou 4 heures. Moi ça me permets d’être dans le feu de l’action en robe de chambre. Je peux participer à une discussion malgré que je n’ai jamais rencontrer la personne.
Est-ce que les hautes technologies c’est un bon filon au Québec?
Oui, les hautes technologies, c’est l’avenir parce que les autres emplois vont aller en Chine ou en Indonésie. Si on ne réussi pas à faire sa place dans la haute technologie, il n’y a pas d’avenir pour la génération future.
C’est donc un domaine clé. Y en a-t-il un autre où le Canada est assez bien placé?
Je dirais que nous ne sommes pas mieux placés que le réseau Atalante à Rennes qui est un réseau extraordinaire. Ils ont également une antenne à Saint Malo. Tous ces gens font des produits pour lesquels le marché c’est l’Europe, ça veut dire qu’il faut qu’ils puissent communiquer. Les ingénieurs ont tous besoin d’experts en communication car ils sont tout le temps plongés dans leurs formules. On peut aussi faire des offres spontanées. Les gens n’ont plus de patience, il faut aller se présenter soit même.
Ici, les jeunes de 12-13 ans vendent de la limonade sur le trottoir pour faire de l’argent, ils vendent des barres de chocolat pour pouvoir s’offrir un voyage au ski, ils ont déjà le sens des affaires, on leur apprend à gagner leurs dollars très jeunes alors qu’en France, les enfants sont encore des enfants longtemps; jusqu’à 16-17 ans, ils sont gâtés, ce sont des enfants-rois et puis quand ils arrivent à 18 ans, la réalité les frappe et ils attendent tout de la société alors qu’ici on attend rien du gouvernement, on attend rien de la société. Ici, 80% des emplois qui sont offerts aux étudiants leur permettent de travailler pendant leurs études, pas seulement pendant les vacances; tous les jours ou 3 jours par semaine. Ils voient à quoi va ressembler leur travail à plein temps quand ils auront leur diplôme. Quand on est malheureux, on s’en mord les doigts et on ne blâme personne. Je remarque aussi une chose, c’est que le sport est une école de vie. Quand on fait jouer les enfants au football, c’est pas seulement pour marquer des buts, mais il y a toute l’éducation de jouer en groupe, de compter sur les autres...et les coachs et les personnes valorisent le fait que leur enfant fasse un sport d’équipe pour apprendre la vie parce que c’est ce préparer à affronter un adversaire. Il y a une fausse perception en France qu’ici c’est une province, comme si c’était “nos cousins du Québec”. C’est vrai que quand les Québecois arrivent en France, ils ont des préjugés très favorables, les gens adorent entendre notre accent et il y a comme un sourire béat du Français devant le Québecois mais au bout d’un certain temps, ça nous énerve! Et bien vite, les Québecois sont outrés de la façon dont ils sont servis en tant que clients, les garçons de café qui sont mal polis...Le niveau de service à la clientèle en France est tellement inférieur à ce qu’il y a ici. Ici, le client est roi et puis tout le monde connaît les vendeurs ou ceux qui donnent un service à un client, ils se décarcassent pour donner le meilleur service. C’est surtout parce qu’ils savent que sinon ils vont le perdre et qu’il va aller chez le concurrent alors qu’en France, on dérange! Nous sommes des Nord-Américains qui se trouvent à parler français et non pas des Français en Amérique.
Est-ce que le fait d’être plus pragmatique peut développer un attrait pour l’économie?
Quand je suis revenu la période de 5 ans en France, j’ai eu des offres d’emploi de compagnies françaises et je les ai refusé parce que je voyais que j’allais être avec le patron et puis que nous n’avions pas les mêmes valeurs. Pendant tout le temps où je suis revenu en France, j’ai travaillé uniquement pour des compagnies nord-américaines. Et c’est une question de valeurs! J’étais plus à l’aise dans une compagnie nord-américaine malgré que c’était la filiale française et qu’il n’y avait que des Français dedans.
Quand vous êtes retournés au Canada, vous avez vite repris vos habitudes?
Oui, en deux semaines! J’ai du faire progresser ma carrière en fonction de mon travail et non pas en fonction de mon envie. Alors qu’en France, il faut attendre que ton supérieur parte à la retraite. Il y a cette condescendance: moi je suis plus vieux que toi donc je suis plus expérimenté! Ici on a des objectifs sur 3 mois et puis si on les réussi et bien notre supérieur est content de nous promouvoir parce que ça veut dire que lui va réussir aussi. Si je travaille pour mon boss, il va être promu et je pourrai avoir sa place après parce que j’aurai fait du bon travail.
D’après vous, est-ce que les entreprises bretonnes ont un place au Québec, au Canada? Est-ce que les Québécois sont friands de la Bretagne?
Pas tellement malgré qu’on ait accueilli Rennes Atalante et la Chambre de Commerce française au Canada section Québec. Nous à la ville de Québec, on est plus connectés avec Bordeaux. Je fais partie de l’Institut Locarn, j’y suis allé à deux reprises à l’occasion de l’Université d’été au mois d’Aout et puis j’ai bien vu que les gens venaient autour de moi. Ils pensaient pouvoir faire des affaires au Canada dans les 6 mois qui auraient suivi mais j’ai dit “est-ce que vous avez une stratégie à l’exportation? est-ce que votre conseil d’administration a décidé que dans les 3 prochaines années, il y aurait un budget de dépense qui va rapporter des revenus seulement dans 4 ans? est-ce que vous avez le souffle pour faire ça?”. Bien souvent, la plupart des entreprises bretonnes, n’ont pas de stratégie à l’exportation. 6 heures de décalage c’est déjà un gros problème. Et puis les Français ne sont pas habitués à répondre vite, ici quand on pose une question, on s’attend à ce que dans la demi-journée on va avoir une réponse. En France, on va vous faire comprendre qu’on est très occupé et que peut-être dans la semaine on trouvera le temps de vous répondre. Il n’y a aucun respect du client et puis comme on parle un peu comme à la campagne, et bien nous sommes considérés un peu comme des “ploucs” et on a l’impression que vous faites affaire avec des gens de Auriac, de Gap...Il n’y a pas d’enthousiasme, les Français sont moroses et ils sont pas enthousiastes en affaires et ça leur joue beaucoup de mauvais tours.
De votre côté, vous avez la double nationalité?
Oui, c’est tout à fait ça. J’ai gardé la nationalité française et puis j’ai la nationalité canadienne.
Et vos enfants, ils ont quelle nationalité?
Ils sont Canadiens.
Et du fait que vous soyez Français, ils ne sont pas eux-mêmes de force Français?
J’ai fait ce qu’il fallait. Il faut les déclarer au consulat, au maximum 10 jours après leur naissance et ils sont automatiquement Français. Donc ils sont Français mais ils ont jamais eu de passeport, ils ont jamais eu d’intérêt à aller en France.
Il y a l’air d’avoir beaucoup plus de possibiltés au Canada qu’en France!
C’est beaucoup plus flexible. Là par exemple, j’ai deux employés à temps plein et deux employés temporaires. Les employés permanents, j’ai deux semaines de préavis pour les mettre à pied et les employés temporaires seulement une heure. Alors qu’en France, si on met un employé à pied, on est obligé de payer des mois et des mois de salaire. Ici, un employeur n’hésite pas à embaucher quelqu’un alors qu’en France un employeur hésite parce que si les commandes baissent et bien il est quand même pris à payer des salaires improductifs alors ce sont les Chinois qui vont avoir le travail.
Et bien Jo, merci pour cet entretien.
Karen Le Bohec

